Briser le silence

Elle est dans la trentaine je crois, tétraplégique comme moi, elle habite avec sa famille et reçoit de l'aide du CLSC pour se lever et se coucher. Aujourd'hui, on m'amène aux toilettes et prépare mon repas à 15h, oui c'est tôt manger à cette heure, mais aujourd'hui je m'en balance, il y a plus important. L'auxiliaire du CLSC passera la voir à 16h30 pour la coucher. Vous avez bien lu, la coucher à 16h30.

Comme vous, comme elle, comme les auxiliaires, je suis indignée, en colère. Certains, comme cette dame, n'ont pas l'usage de la parole, ils n'ont pas les mots pour s'exprimer, alors ils ne peuvent que se « laisser faire ». Moi qui ait pourtant tout pour me défendre, me faire entendre, il m'arrive parfois aussi de « laisser faire ». Fatiguée de me battre, de faire respecter mes choix et mon désir d'autonomie, je me détache des revendications, mais garder le silence est-il une solution ?

Je suis en guerre intérieure. Une partie de moi veut garder enterrée la combattante d'autrefois, garder mes énergies pour ma carrière, ma maison, mon couple. Une voix se fait entendre continuellement dans ma tête ; LAISSEZ-MOI TRAVAILLER ! Enlevez-moi les soucis de la gestion de mes besoins primaires, venez me lever, m'amener aux toilettes sans me demander sans cesse de vous remplacer. Je n'ai plus le temps pour défendre mes droits face aux instances gouvernementales. Je ne veux que travailler.

Une autre partie de moi me rappelle une phrase importante de ma conférence, une phrase clé de ma vie ; POUR QUE LES CHOSES CHANGENT, IL FAUT SE METTRE EN ACTION. Merde, moi qui croyais avoir pris ma retraite des revendications. Si je veux un jour devenir autonome financièrement, voir ma carrière prendre son envol, et que d'autres dans la même condition puissent aussi être libérés des tracas administratifs pour nos besoins de bases, il est nécessaire de se faire entendre. Parce que même en fauteuil roulant, nous avons le droit au travail. Nous avons tous le droit au travail, alors les choses doivent changer pour que nous puissions nous y concentrer.

À l'écoute de ces deux voix, j'ai à prendre une décision. À l'embranchement de ces deux routes, celle du silence et celle de l'action, j'ai à choisir une direction. Plusieurs jours à réfléchir, plusieurs heures à écrire, ont été nécessaires pour faire ce choix.

Sans faire appel à qui que ce soit, sans plainte devant aucune instance, voilà que journalistes et militants s'intéressent à ma situation, demandent mon témoignage, et mon appui. Vais-je répondre à l'appel de l'action ? Vais-je garder le silence et « laisser faire » ?

Une chose est certaine, c'est que pour que les choses changent, pour que je puisse un jour me concentrer sur mon travail, je me dois d'être en action, mes conférences sont pour moi une mission de vie, je ne peux relâcher ma carrière. Ces deux routes peuvent-elles se croiser ? Oui, possiblement, c'est à moi de trouver l'endroit où elles se rencontreront et ce qu'elles deviendront.

Pour vivre dans une société à notre image, une société qui respecte et considère la valeur de chacun et de ses besoins, nous devons nous faire entendre. Tous et chacun, individuellement et collectivement, avons le pouvoir de changer les situations que nous jugeons inacceptables. Utilisons les outils qui sont à notre disposition, levons-nous et osons nous faire entendre. Faisons-nous connaître, faisons connaître qui nous sommes, pour que l'autre nous considère, pour que l'autre retrouve en nous son semblable. C'est lorsque nous nous rapprocherons de l'autre, c'est lorsque l'autre se rapprochera de nous, que nous serons en mesure de vivre ensemble dans le respect sans revendiquer quoi que ce soit, sans avoir à se défendre de quoi que ce soit.

Dans les prochaines semaines, je poursuivrai ma réflexion sur la façon dont je pourrais utiliser ma voix, mes mots, mes vidéos, ma notoriété et tout ce qui est à ma portée pour briser le silence et être en action pour faire voir les choses autrement et ainsi provoquer un changement. Les droits humains nous donnent le droit au choix, la vie à domicile est un choix, nous sommes humains et avons donc un droit. Alors pour votre sœur qui se couche à 16h30, pour vos enfants qui vivent en institution contre leur volonté, pour votre ami qui se fait couper les services parce qu'il est en couple, je vais briser le silence et faire voir les choses autrement.

Commentaire(s)

  1. JOANNE LECLAIR dit :

    Wow, ma belle Marie-Claude, quel beau texte et oui, continue à te battre, tout comme moi d’ailleurs et quelques autres qui avons l’énergie et le pouvoir de le faire!

    Paix et amour!

    JoanneXXX

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